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Le Temps des géants par Nicolas Villodre

Au moment où les gens en principe chargés de l’Éducation et de la Culture dans notre pays et les administrateurs du Théâtre de la Cité internationale remettent en cause sans raison valable l’équipe et l’état d’esprit créatif qui en a fait un lieu des plus courus pour la qualité de sa programmation – et non une salle à prétention pédagogique de plus, un espace pour animations associatives et fêtes à neuneu –, la pièce d’Aurélien Bory, Sans objet, présentée dans le cadre du festival “Paris quartier d’été”, découverte un soir de fête nationale au milieu de la liesse populaire, prouve qu’exigence peut rimer avec succès.

Malgré quelques défauts mineurs qui sont vite oubliés (redondance de certains effets, représentativité appuyée, fumigène dispensable, etc.), le show a été longuement applaudi par une salle pleine à craquer. À ce titre, il doit pouvoir s’exporter dans le monde entier, d’autant qu’il s’adresse à tous les publics et ne pose pas de problème de traduction. Il y a dix ans, jour pour jour, nous découvrions avec plaisir la compagnie japonaise de Novmichi Tosa, Maywa Denki, invitée par le festival estival pour montrer au jardin des Tuileries son fameux Seamoon, un robot ayant réussi la prouesse de chanter réellement, au moyen de cordes vocales artificielles bidouillées par un bricoleur de génie. Chez Bory, la virtuosité n’émane pas du robot lui-même, un bras triplement articulé d’une dizaine de mètres de longueur, une fois déployé, récupéré dans une usine d’automobiles, mais du rapport des deux danseurs-acrobates avec la machine.

En une dizaine de tableaux que l’auteur préfère appeler scènes, les deux Olivier (Alenda et Boyer), font, littéralement, corps avec l’engin pré-programmé et télécommandé par un tiers (Tristan Baudoin), la plupart du temps hors champ, vêtu, comme les Japonais de Maywa Denki, d’une combinaison de mécano (de couleur noire, pour mieux se fondre avec le fond, comme les manipulateurs de bunraku). Le détournement pré-dadaïste, pré-surréaliste, opéré par Picabia avec ses dessins mécaniques au début des années dix, effectué par Duchamp et ses objets industriels “tout faits” sacralisés par leur exposition muséale, trouve un écho poétique, et même métaphysique, dans ce ballet mécanique (pour reprendre le titre du film cubo-futuriste de Fernand Léger) où le robot semble mener la danse.

On est au théâtre puisque les artistes sont déguisés, tous deux en costume-cravate d’employés de banque de la City, à la Gilbert and George. En danse, ils seraient probablement nus, ou, du moins, court vêtus, en short, survêt’, jogging et autre tenue casual. De ce fait, ils jouent un rôle, qui s’avérera un peu sado-maso sur les bords, aux côtés d’une gigantesque bécane à la gestuelle humanoïde, d’effroyable apparence. Au cinéma, on serait dans un remake de Metropolis (1927) ou de Modern Times (1936) – Aurélien Bory se réfère quant à lui à Keaton et au film co-réalisé avec Clyde Brucman, General (1926). Et, comme Gisèle Vienne, comme tout un chacun, au 2001: A Space Odissey (1968) de Kubrick ainsi qu’à l’essai Uber das Marionettenttheater (1810) de Kleist. Le pas de trois, créé en 2009, semble tiré de la chorégraphie de Laban, Der Titan (1927), qui a été en partie reconstituée par Elisabeth Schwartz et Christine Caradec en mars dernier à l’Auditorium Saint-Germain. Il est dans la droite ligne de la pièce de Boivin pour un danseur et une tractopelle, Transports exceptionnels (2005).

La Bâche et les prisonniers serait aussi un titre possible, d’autant que le début de la pièce fait songer au mouvement camouflé – emballé, c’est pesé! – de La Feuille (2005) d’Emmanuelle Huynh. Bref, Sans objet ne veut pas dire sans titre. Ni même sans sujet, sans raison. Au contraire. Les interprétations ne manqueront pas, le combat titanesque, circassien, entre l’homme et le minotaure ayant fait l’objet de récits mythologiques et de représentations plastiques depuis une nuit des temps remontant, au moins, à la Grotte Chauvet. Ironiquement, par l’absurde, niant l’évidence, Sans objet insiste sur la chose en question – la machine –, objet et productrice d’objets, en même temps que de fantasmes. Une métamorphose a lieu au cours de la représentation, à l’issue de laquelle, comme le dit justement l’auteur, “les acteurs se mécanisent et la machine s’humanise”.

Sans chercher l’exploit, la performance sportive, l’extrême difficulté ou le morceau de bravoure, le spectacle trouve son propre langage, ses codes, ses réflexes. Il implique l’agilité des deux interprètes; la parfaite maîtrise de leur outil corporel; un sens développé de l’équilibre; du répondant à la force sans limite de la machine; une économie ou ergonomie tayloriste ou stakhanoviste de moyens que requiert le geste parfait; une compétition avec les éléments déchaînés, qu’il soient hydrauliques, électro-magnétiques, électroniques. Ce combat épique, et par endroits drolatique fait de “mécanique plaqué sur du vivant”, comme dirait Bergson, fut jadis celui du Quichotte contre les Géants aux allures, airs et ailes éoliennes et trompeuses. C’est aujourd’hui celui de la danse pure. Lunaire, grave, légère.

Nicolas Villodre - villodre@noos.fr

Photo 1 © Aglaé Bory Photo 2 & 3 © Nicolas Villodre

Compagnie 111 – Aurélien Bory - www.cie111.com



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