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Portrait : Brygida Ochaim par Nicolas Villodre

Nous avons connu Brygida Ochaim lors de son passage à Paris faisant suite à sa présentation à la Biennale de la Danse de Lyon de sa Danse des Couleurs (1988), reconstitution à la fois extrêmement fidèle et personnelle des ballets de Loïe Fuller s’appuyant sur une scénographie contemporaine de Christian Boltanski et Dan Graham et faisant usage d’un système d’éclairages au laser.

Les Pionnières de la danse et du film

À la fois danseuse, chorégraphe, historienne et commissaire d’expositions, Brygida nous avait mis sur la piste d’un élément nitrate retrouvé par le cinéaste belge André Bonzel : la seule bobine restante du film réalisé par Loïe Fuller elle-même, Le Lys de la vie (1921), tiré d’un conte fantastique de la reine Marie de Roumanie et interprété par René Clair. Ainsi qu’elle nous l’avait dit, cette œuvre avait marqué l’écrivaine Dominique Rolin qui l’avait vue, étant enfant, à Bruxelles. Nous avons avons sauvegardé la précieuse bobine grâce à de la cheffe-monteuse de la Cinémathèque, Renée Lichtig.

Après la pionnière de danse serpentine (récemment revenue sous les feux de la rampe grâce au biopic La Danseuse, 2016), certaines légendes feuilletonesques hantèrent les rêves dansants de la danseuse munichoise, de Musidora, qui incarna Irma Vep dans Les Vampires (1915) de Louis Feuillade (cf. sa pièce Schwarze Paroxysmen, 1993) à... Belphégor (cf. HAL, 2001). Nombre de performances et d’installations diverses ont suivi (Der Schrank, 2005; Carte blanche, 2006; Songs, 2013...). Sans parler des articles sur Loïe Fuller, Musidora ou Akarova dans Parkett ou Tanzdrama et des catalogues d’expositions (par exemple, Franz von Stuck und der Tanz, 1998).

On retrouve la danseuse dans le film Die Gebrüder Skladanowsky (les pionniers allemands du cinéma), réalisé en 1995 par Wim Wenders avec des élèves de l’école de cinéma et de télévision de Munich ainsi que dans Rien ne va plus (1996) de Claude Chabrol où elle exécute un magnifique solo, ample et vaporeux, à la manière de Loïe Fuller.

Madame Hanako

L’été dernier, le Musée Georg Kolbe de Berlin a présenté une exposition intitulée Auguste Rodin und Madame Hanako, conçue par Brygida Ochaim et Julia Wallner, qui a mis en lumière une cinquantaine de bustes, de masques et de dessins originaux du sculpteur français, ainsi qu’en relief et en valeur une des danseuses les plus singulières de l’écurie de Loïe Fuller.

Venue à la suite de Sada Yacco (qui séduisit Loïe Fuller, Gordon Craig, Adolphe Appia et Vsevolod Meyerhold), célébrée avant Ichikawa Sadanji (l’acteur de Kabuki qui enthousiasma Sergueï Eisenstein), Miss Ôta Hisa, alias Mme Hanako, fascina Rodin, qui la découvrit le 14 juillet 1906 à l’Exposition Coloniale de Marseille, l’invita à poser pour lui à Paris où il la représenta, en deux puis trois dimensions, comme il ne le fit jamais d’aucun(e) autre modèle. Il fut certainement sensible, ne serait-ce que du point de vue technique, à la petitesse, délicatesse, souplesse du corps de geisha. Et, sur le plan expressif, sans doute aussi aux subtils mouvements et aux mines tourmentées qui lui dictèrent la série intitulée Tête d’angoisse de la mort. D’après Brygida Ochaim, “pour assurer le succès d’Hanako, Loïe Fuller l’avait persuadée de terminer toutes ses pièces par une mort sur scène.” C’était alors l’âge d’or du Grand Guignol...

Avec Sadda Yako et Hanako, l’interdiction faite aux Japonaises de se produire sur scène commença à être levée, en Europe, du moins. On assiste à la naissance de la “star féminine”, qui mime le Seppuku, connaît les codes onnagata, maîtrise à la perfection les mouvements d’yeux ou Nirami et les poses figées paroxystiques ou Mie, au théâtre comme au cinéma – l’exposition présente Le Fiancé de la Gesha (sic!), “une tragédie sans paroles” filmée au début des années dix, comme Lioubov Japonki /La Petite Geisha. Rodin nota d’un trait de crayon d’une étonnante finesse l’art du gel gestuel. Avec les masques en terre cuite ou en bronze c’est son “regard de mort” qu’il a voulu éterniser.

Nicolas Villodre villodre@noos.fr

  • Catalogue en allemand : Auguste Rodin und Madame Hanako, Berlin, GKM/Wienand, 2016, 160 p.
  • Carte postale de Loïe Fuller, prêtée par le collectionneur Claude Maillard Chary.

www.brygida-ochaim.de



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